La Gazette n°3 : emploi et logement... l'oeuf ou la poule ?

October 21, 2017

 

Sommaire de ce numéro

Édito

Grand dossier : emploi et logement, l'oeuf ou la poule ?

Parole croisée de Carillonneurs

Les chiffres anti-clichés

EDITO

 

« Les SDF n’ont qu’à travailler pour s’en sortir ». Pas si simple ! Pour cette troisième édition de La Gazette, nous avons décidé d’évoquer la question du travail.

 

Contrairement aux idées reçues, travailler ne garantit pas l’accès au logement. Le témoignage de Véronique, contributrice de ce numéro et sans domicile basée dans le 12e arrondissement de Paris, est à cet égard très éloquent.
« J’ai 47 ans, je cumule deux CDI, et pourtant, je me réveille tous les jours à 6h du matin dans un couloir de la gare de Lyon ou sur un siège de bus de nuit. Je traverse le 12e arrondissement pour aller faire ma toilette aux bains douche municipaux où j’enfile l’une des trois tenues correctes. Le mot "intimité" est 
sorti de mon vocabulaire. Une heure et demi de RER plus tard, j’arrive au boulot avec mon gros sac à dos que je trimballe partout. Auxiliaire de vie, j’aide les personnes en situation de dépendance... à domicile. Entre les visites, j’essaie de trouver le temps et l’énergie pour faire les démarches administratives. Toutes les assistantes sociales me disent qu’en tant que femme qui travaille, je devrais avoir accès à une solution d’hébergement rapidement. Ça fait cinq mois que cela dure. Alors pourquoi je me fatigue à travailler, si cela ne me permet pas de vivre décemment ? En fait, je pense que cela m’aide à ne pas baisser les bras. Le fait de savoir que mes petites mamies comptent sur moi, c’est ce qui me fait tenir. Et puis, à leurs yeux et à ceux de mes collègues, je ne suis pas une "SDF". Je garde ainsi la tête haute. C’est parfois dur de se rappeler et de leur rappeler qu’être sans domicile n’est pas ce qui nous définit. C’est pourtant indispensable. Et c’est l’affaire de tous d’essayer de changer le regard porté sur ceux qui sont mis de côté pendant quelques mois ou années. »

 

Avec ou sans domicile, travail rémunéré ou bénévole, on a tous besoin de se sentir utile.

 

LE DOSSIER : emploi et logement, l'oeuf ou la poule ? 

 

Contrairement aux idées reçues, travailler ne garantit pas l’accès au logement. Selon une étude réalisée par l’INSEE en 2014, près d’un quart des personnes sans-domicile possèdent un emploi. On est loin de l’image du clochard hirsute qui passe sa journée à picoler et faire la manche.

 

Pourtant, (re)trouver un emploi ou le conserver lorsqu’on n’a pas de chez soi, est un véritable parcours du combattant. Il y a d’abord les démarches administratives pour : « ouvrir un compte, obtenir une domiciliation, fournir une pièce d’identité, un numéro de sécurité sociale, une assurance maladie... » liste Christian, SDF basé à Paris. « Quand je vois à quel point je peux être débordée avec l'administration alors que j’ai un ordinateur, une adresse mail et du temps, je n’ose pas imaginer comme ça doit être compliqué », reconnaît Clémence, commerçante. « Les démarches prennent du temps et ça demande des déplacements. Mais avec quel argent ? Sans oublier le risque de se faire voler ses affaires et de devoir repartir de zéro », nous rappelle Ludo, sans-abri basé à Paris.

 

Une fois la paperasse réglée, il faut s’organiser : « Où laisser mes affaires ? Où faire ma toilette ? Comment accéder aux aides comme la distribution alimentaire, ou à l’hébergement du 115, alors que mes horaires de travail ne me permettent pas de m’y rendre ? » Laurent, ambassadeur au Carillon, ne se sent pas capable de reprendre son poste de gardien de prison : « À force de se faire dégager quand on dort, on est toujours sous tension. Je ne peux pas prendre le risque de retourner bosser dans cet état ». Et c’est tout aussi difficile pour une personne sans-domicile en centre d’hébergement.

 

La Petite Charonne, Paris 11e. Clémence offre des petits services pour aider les plus exclus.

 

« Quand on demande aux personnes en situation de précarité leur avis sur le revenu universel, elles préfèrent travailler. »

— Claire Hedon, présidente d'ATD Quart Monde

 

Pour celles et ceux qui ont longtemps été éloignés du monde du travail, c’est aussi dur de s’y remettre. Pas par fainéantise, mais parce que réussir à suivre un planning et des règles ou encore rendre des comptes est loin d’être simple. Et trop souvent, on ne peut pas compter sur le soutien moral de la famille, des amis ou des nouveaux collègues, soit parce qu’on n’a pas de contact, soit par peur du regard des autres : « Personne ne connaît ma situation, je dis que tout va bien », confie Véronique.

 

Pourtant, le travail tient une place primordiale dans notre société. Au-delà de l’aspect financier, il satisfait des besoins de reconnaissance et d’affiliation sociale. C’est d’ailleurs davantage cette motivation qui prime selon Claire Hedon, présidente du mouvement ATD Quart Monde : « Quand on demande aux personnes en situation de précarité leur avis sur le revenu universel, elles préfèrent travailler ». « Je ne peux pas rester à rien faire. On me file un billet pour des petites missions ou parfois je rends juste service, pour ne pas rester seul et avoir l’impression d’être bon à rien », explique Stéphane, SDF à Paris.

 

Alors, pour pallier aux difficultés citées plus haut, des alternatives sont créées. Le Dispositif Premières Heures (DPH) permet de reprendre une activité selon un rythme progressif, d’une à seize heures par semaine. Antoine, encadrant au sein de l’association Carton Plein, souligne l’importance d’une main sur l’épaule. Des mots comme « tu as l’air en forme en forme aujourd’hui », ou « viens, on va faire une petite pause ensemble » veulent dire beaucoup pour ces employés au parcours de vie accidenté. Le but de ces projets est donc dans un premier temps de redonner confiance. Et ça fonctionne ! Chez Emmaüs Défi, sur 10 personnes en DPH, 9 intègrent ensuite un Contrat Unique d’Insertion (CUI) de 26 heures hebdomadaires.

 

« L’importance d’une main sur l’épaule. »

— Antoine, de l’asso Carton Plein

 

Ces dispositifs sont envisageables uniquement pour ceux qui peuvent légalement travailler... On pense notamment aux migrants en attente de régularisation et pour qui le bénévolat est souvent la seule alternative pour s’occuper, mais aussi pour trouver une place dans la société.

 

Au sein de notre réseau, les ambassadeurs du Carillon, bénévoles sans domicile, reprennent confiance en eux, font des rencontres et développent de nouvelles compétences.

 

Être ambassadeur, pour Lamine, c’est avant tout rompre son isolement.

 

 

Des commerçants solidaires nous relatent également que des voisins sans-abri leur donnent des coups de main pour laver leur vitrine ou encore décharger une livraison. Et c’est exactement le sens de notre projet : l’échange de services doit se faire dans les deux sens !

 

 

 

« Personne n’a envie d’être juste celui qu’on aide. »
— Véronique, sans-domicile

 

Cette nécessité de « s’insérer » par le travail continue d’exclure de la société les plus précarisés. Et si c’était à la société de s’adapter aux personnes fragiles et non l’inverse ? En tout cas, au vu du nombre de citoyens engagés, prêts à changer leur regard et aller vers les autres pour leur proposer des alternatives adaptées, nous, on a envie d’être optimistes !

 

 

PAROLE CROISÉE DE CARILLONNEURS

 

 

Chacun leur tour, Mohammad, Géraldine et JS ont répondu à nos questions sur le travail.

 

Quel est ton travail ?

 

      Mohammad — Gérant du restaurant "La Pause Indienne".

  JS — Agent d’auxiliaire. Je m’occupe de l’arrivage et du conditionnement de produits pour la distribution alimentaire de La Chorba.

    Géraldine — Psychologue.

 

Pourquoi tu travailles ?

 

     Mohammad Pour ne pas m’ennuyer, m’épanouir et gagner ma vie..

     JS Elle favorise les rencontres, et donc l’épanouissement personnel.

   GéraldineC’est ce qui nous dicte notre conduite envers l’autre, crée des affinités, et dans n’importe quelle situation: dans la rue, en soirée, etc. Je pense que la culture a une place majeure, dans les rapports humains.

 

Comment as-tu choisi ton travail ?

 

    Mohammad — J’ai commencé à travailler dans la restauration dès l’âge de 15 ans et j’y suis resté.

   JS — J’ai fait un bilan sur mes compétences et mes envies il y a quelques mois. La cuisine ressortait souvent et en même temps je voulais aider les autres.

  Géraldine — J’étais sensible à la souffrance des autres et j’avais envie d’aider.

 

Te sens-tu bien entouré-e ?

 

    Mohammad — Ma femme, mes enfants, mes employés, même mes fournisseurs sont devenus des amis, quelques-uns de mes clients aussi.

      JS — Je rencontre beaucoup de monde grâce à mon travail et au bénévolat que je fais à côté. Sinon, je suis plutôt seul.

     Géraldine — Je suis plutôt bien entourée oui !

 

Le métier que tu rêverais de faire si tu avais une baguette magique ?

 

    Mohammad — Avocat peut être. C’est quelque chose qui est valorisant j’ai l’impression. C’est mieux que gérant non ?

      JS — Un métier dans le domaine de la solidarité , de l’accompagnement à la personne mais il faut des diplômes.

     Géraldine — Chercheuse en neurosciences.

 

 

Merci aux Carillonneurs, avec et sans domicile, qui ont participé à cette 3e gazette : Lamine, Stéphane, Véronique, JS, Christian, Phane, Julia, Laura, Élisa.

LES CHIFFRES ANTI-CLICHÉS

 

 

 

 


 

Please reload

Posts Récents
Please reload

Catégories

2019 © Le Carillon / Association de loi 1901 La Cloche

Le Carillon fait partie du réseau international The Chime

RETROUVEZ TOUS LES PROJETS DE L'ASSOCIATION :